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Jean-Claude Pinson, Place publique #47,
septembre-octobre 2014


Pour un monde menacé


« De toute évidence, écrit Anne Waldman, le lamantin n’est d’aucune utilité au monde actuel », monde où ne cesse de progresser inexorablement « l’étendue de la cruauté humaine, de son pillage et de ses guerres ». Et il en va de la poésie comme du mammifère marin, elle aussi est fragile et menacée, et bien peu sont ceux qui défendraient son utilité.
Publié dans l’excellente « Collection américaine » que dirige Olivier Brossard aux éditions Joca Seria, Archives, pour un monde menacé, est une « lecture-traduction » des quatre derniers livres publiés par Anne Waldman chez Penguin, Vincent Broqua, le traducteur, la définit la tétralogie ainsi rassemblée comme à la fois « poétique, politique et éthique » ; d’où le titre qu’il donne à sa postface : « Anne Waldman, pour une poéthique de l’archive ». C’est que, pour l’auteur, la poésie, loin d’être un jeu gratuit avec le langage, loin de n’être aujourd’hui d’aucune utilité, est au contraire indispensable.
Sans doute ne va-t-il pas de soi que la poésie puisse être, plutôt que « dégagée » (Celan), « engagée ». Pourtant l’époque qui s’emploie à « l’assassiner » comme elle assassine le lamantin, est aussi, pour Anne Waldman, celle qui plus que jamais a besoin du poète et de sa parole pour combattre ceux que l’auteur appelle les « Décideurs », autrement dit les fondés de pouvoir d’un capitalisme toujours plus ravageur pour la planète. « Ils attendaient, écrit-elle, le moment de l’assentiment, où le peuple serait réduit au silence. Où l’attention des êtres humains, toujours décroissante, portée par les ondes des médiacrates, ils écouteraient, à l’infini, la liste monotone des oscillations de la fortune du monde de la célébrité, et s’accoutumeraient de plus en plus aux tambours de la guerre, jusqu’à y être insensibles ».
On connaît le mot fameux de Paul Celan définissant la poésie comme un « serrement de mains ». C’est un autre geste éthique que met en avant Anne Waldman pour définir la tâche du poète contemporain : celui du serment. En l’occurrence « un serment, une promesse faite sur le lit de mort d’un poète cher », de « garder l’Archive », de défendre toutes ces voix minoritaires, contre ces Décideurs qui ont pour projet de les détruire, de les « dé-raconter », jusqu’à menacer de rendre inhabitable une terre alors condamnée à la « sécheresse culturelle », car « dénudée et dépourvue de toute idée et de toute poésie ».
Les Décideurs, écrit Anne Waldman, « abjurent le féminisme », s’en prennent aux « récits qui ne sont pas majeurs » et menacent « notre oralité », une oralité qui est « féminine ». On ne dira pourtant pas qu’Anne Waldman est une « poétesse ». Le mot n’est pas seulement désuet et un brin ridicule. Il est inexact, pour autant que la poésie – et spécialement celle de l’auteur – est justement, comme art du langage, ce qui défait les identités, outrepasse les frontières des genres (entendus au sens de la théorie poétique aussi bien qu’au sens de la différence des sexes). Au fond, comme le dit Dominique Fourcade, tous les poètes ne sont-ils pas déjà des femmes (« Rilke était une femme ; Baudelaire était une femme. Emily Dickinson aussi était une femme ») ? Et le mouvement général des arts, leur devenir, n’est-il pas marqué par ce que Deleuze et Guattari appelait un « devenir-femme » (ce qui fait du « poétariat » un « féminariat » virtuel) ? À sa façon, c’est ce que suggère un poème du recueil intitulé Le mariage : une sentence : tout poète est un travesti, un transfuge qui passe d’un sexe à l’autre, inventant un troisième sexe social, devenant un two-spirit chaman, à l’instar de ces « bardaches » qu’on rencontre dans maintes sociétés pré-modernes.
On dira donc plutôt qu’Anne Waldman est une poète. Une poète citoyenne, performeuse et « activiste », clairement du côté de ce qu’en Italie on a pu appeler, avec Pasolini, une « poésie civile ». Mieux : on dira qu’elle est « poèthe » (avec un h), parce qu’elle a le constant souci de conjoindre « les êtres et les lettres » ; le souci de contribuer, par l’invention de formes poétiques, à la défense ou à l’émergence de formes de vie (d’ethos, de manières d’habiter la terre) nous mettant en capacité de mieux résister aux forces qui font la guerre à l’imagination et veulent nous enlever le langage, « l’arracher de sa demeure indispensable ».

Une sagesse poétique
La catégorie d’« Archive » est essentielle à la poétique d’Anne Waldman. On ne doit cependant pas prendre le terme dans son sens habituel. Plutôt qu’au simple temps des historiens, l’archive renvoie à ce que l’auteur appelle le « temps philosophique », temps à la fois le plus immémorial (celui du lamantin, qui « a une pensée de l’archive peut-être plus étendue que l’homme ») et le plus actuel, car temps du combat, du « véritable agon du vingt-et-unième siècle pour avertir le monde de l’effondrement imminent du langage génératif ». Mais le terme d’archive vaut également pour la démarche poétique de l’auteur, pour son art de cueilleur-chasseur consistant à récupérer toutes sortes de formes textuelles (fable ancienne, litanies diverses, récit de voyage, rituel initiatique bouddhiste, livret d’opéra, enquête ethno-linguistique, journal romancé d’une aristocrate japonaise de l’époque de Heian…), et à les hybrider pour élever leur intérêt et leur forme documentaires à la hauteur d’une méditation poétique imposant sa prosodie propre et sa propre qualité « performantielle ». Car Anne Waldman est autant une poète du texte qu’une poète de la scène ; une poète à mi-chemin du minimalisme de Robert Creeley et du flux « jazzé », de la longue profération emportée façon Allen Ginsberg. Une poète dont la parole conjugue sens de l’improvisation, acuité du « regard rapide comme les renards », et sagesse mûrie au contact de savoirs anthropologiques collectés tous azimuts.
Dans une large mesure, cette sagesse poétique (« poéthique ») on pourrait la qualifier (reprenant un mot de Michel Deguy) d’« écosophie », de sagesse préoccupée de sauvegarder, de la terre que nous habitons, ce qui peut encore l’être avant qu’elle ne soit un désert. Dans cette optique, il s’agit alors pour le poème, en vertu du serment qui est au principe de la parole poétique d’Anne Waldman, d’archiver, de « mettre à l’abri » tout ce qui peut aider à une vie commune moins mutilée, qu’il s’agisse du lamantin ou d’une cassette de John Cage :

« Anne Originale tenait une petite cassette de John Cage dans la main,
une bande magnétique sortie de son médiocre engrenage de plastique
la tenait comme Bouddha aurait tenu un os humain
se demandant – si ceci, alors cela…
naissance, vieillesse, maladie, mort…
Elle sortit une épingle et remit la bande autour de sa petite roue
Nous tiendrons cela à l’abri et nous écouterons

… pendant que dans le monde agité des éléments le glacier Chacaltaya fondait

fondait à répétition,

une répétition continue le faisait fondre, diminuer

eau sur goutte d’eau

le temps était en train de changer » n



Jean-Claude Pinson

Anne Waldman, Archives, pour un monde menacé, traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Broqua, éditions Joca Seria, 144 pages, 21 €.