éditions joca seria art & littérature






collection américaine
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Méditations dans l'urgence
Frank O'Hara

traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par
Olivier Brossard et Ron Padgett

postface d'Olivier Brossard, notes d'Olivier Brossard et Ron Padgett
photo de couverture : Saul Leiter

9782848091662
144 pages
15 x 20 cm

15 €

Dans Poèmes déjeuner (1964),
premier titre de la collection américaine des éditions joca seria (mars 2010), Frank O’Hara écrit :

Il est 12h10 à New York et je me demande
si j’aurai fini ceci à temps pour déjeuner avec Norman
ah, déjeuner ! je crois que je suis en train de devenir fou
entre ma gueule de bois carabinée et le week-end qui s’annonce
chez Kenneth Koch sujet à l’excitation
j’aimerais rester ici travailler à mes poèmes
dans le studio de Joan pour un livre à paraître chez Grove Press
qu’ils ne publieront sans doute pas 

« Adieu à Norman, Bonjour à Joan et Jean-Paul » 

Clin d’œil facétieux à son éditeur, Barney Rossett de Grove Press qui, en 1957, a fait paraître Meditations in an Emergency , premier livre du jeune poète publié par une maison d’édition : les deux titres précédents, A City Winter and Other Poems (1951) et Oranges, 12 Pastorals (1953), étaient des publications relativement confidentielles de la Tibor de Nagy Gallery , rapidement épuisées. 1957 est une date importante dans la carrière littéraire de Frank O’Hara, il faudra ensuite attendre 1964 pour qu’une autre maison d’édition, City Lights de San Francisco, publie un nouveau livre : les Poèmes déjeuner (Lunch Poems). Du vivant de l’auteur, seul ces deux livres sont publiés dans des tirages conséquents par des maisons d’édition jouissant d’une distribution nationale, ses autres titres (voir bibliographie ici ) étant des tirages d’art, des publications de galerie ou de petites structures éditoriales. Les autres poèmes seront publiés de façon posthume dans l’épais volume Poèmes complets . 

Après la publication en français des Poèmes déjeuner, les éditions joca seria publient donc le premier livre de Frank O’Hara. Il ne s’agit pas ici de poèmes écrits sur le pouce pendant la pause déjeuner du poète à Manhattan, bien que la ville ne soit pas pour autant absente, au contraire. Le livre naît de la rencontre du style post-surréaliste d’O’Hara avec la rapidité de la peinture des années cinquante (Expressionnisme abstrait) dans laquelle le poète « baigne », la vitesse désirée de la musique et la force irrésistible du cinéma. « Nerve » : du nerf, voilà ce qui pourrait résumer ces Méditations dans l’urgence qui s’accommodent du rythme trépidant de la vie moderne pour en transcrire l’intensité.
Avertissement au lecteur : Frank O’Hara ne s’arrête pas pour méditer. Les 
Méditations sont prises dans l’urgence, portées par l’instant, extension d’un présent qui déroule, de vers en vers. C’est un livre jeune, non un livre de jeunesse. Jeune car vigoureux, plein de l’élan qui va donner les chefs d’œuvre comme « À l’industrie cinématographique en crise », longue liste de stars de cinéma adorées, « Méditations dans l’urgence », « Pour James Dean », « Dormir au vol » et « Maïakovski », entre autres.


L’urgence n’enlève rien aux
Méditations ; au contraire, elle leur donne leur force. Et c’est une voix et une sensibilité qui émergent de ce livre, de ce remue-ménage de toiles, films, musiques et livres. Une personnalité se constitue de page en page, un « moi » qui nous parle et qui (se) tient parce qu’il va vite – immédiateté de l’urgence – et qu’au milieu de tout cela il trouve le temps, si infime soit-il, de réfléchir, de regarder son image se constituer. C’est le devenir qui importe, l’aventureuse traversée de soi à l’autre et de soi à soi qu’inaugure le premier poème « Au capitaine du port ». L’autre, c’est aussi le lecteur, invité à se chercher dans cette image qui se dessine – et parfois se défait – au fil des vers et des pages.

À la fin du deuxième épisode (saison II) de la série télévisée Madmen (réal. Matthew Weiner), le héros Don Draper (Jon Hamm) ouvre les Méditations dans l’urgence qui lui ont été recommandées par un voisin de table dans un pub, s’arrête sur la toute fin du livre et se met à lire la dernière strophe de « Maïakovski » . Les Méditations servent de fil directeur à l’intégralité de la deuxième saison puisque Don Draper envoie le livre à un destinataire inconnu dont on apprend l’existence dans l’avant-dernier épisode. Il s’agit de l’épouse de son camarade de combat, dont Draper a pris l’identité pendant la guerre après que les deux hommes ont été la cible d’une violente attaque : l’officier est mort, son corps difficilement identifiable, et la jeune recrue, blessée, a juste eu le temps d’échanger leurs plaques d’immatriculation militaire. Cette usurpation d’identité va hanter celui qui va devenir Don Draper, l’un des Madison Men, brillant publicitaire de l’agence Sterling Cooper. Son ancien nom, Dick Whitman, s’en ira avec la dépouille de son camarade, mort au champ de bataille. On comprend donc que les derniers vers de « Maïakovski » résonnent avec l’histoire personnelle du héros de la série télévisée au point de devenir le fil directeur de la deuxième saison, dont le dernier épisode s’intitule « Méditations dans l’urgence » :

J’attends maintenant calmement que
la catastrophe de ma personnalité
semble belle à nouveau,
et intéressante, et moderne.

Le pays est gris et
brun et blanc en arbres,
neiges et cieux de rire
toujours diminuant, moins drôles
pas seulement plus sombres, pas seulement gris.

C’est peut-être le jour le plus froid de
l’année, que pense-t-il
de ça? Je veux dire que pensé-je ? Et si je pense,
je suis peut-être moi-même à nouveau.

« Maïakovski »


Draper essaie constamment de répondre à la question « qui suis-je » et la sobre gravité de la fin de « Maïakovski » s’accorde parfaitement avec l’inquiétude et le sentiment de crise qui se dégagent de la deuxième saison de la série. « Être à nouveau soi-même » est l’enjeu de ces méditations qui, comme les 
Méditations en temps de crise de John Donne auxquelles elles empruntent leur titre, ne cessent d’être conscientes de « la catastrophe de la personnalité » qui se joue dans chaque poème.

Le promeneur qui, à Manhattan, longe l’Hudson non loin du World Trade Center peut retrouver quelques mots des Méditations de Frank O’Hara. « Nul besoin de sortir de New York pour avoir toute la verdure dont on rêve. » : cette phrase extraite du poème « Méditations dans l’urgence » est inscrite en lettres de bronze sur une balustrade d’acier qui borde la promenade de l’Hudson (artiste Siah Armajani, 1986). Les mots de Frank O’Hara ainsi que ceux de Walt Whitman qui leur tiennent compagnie ont survécu aux attentats du 11 septembre et surplombent toujours l’Hudson River.